Ces douloureux adieux

Ces douloureux adieux

En cette journée un peu difficile, je sens le besoin d’écrire. Chaque fois que j’ai énormément de peine, comme c’est le cas aujourd’hui ; j’écris. Habituellement, c’est ma façon à moi de faire sortir le méchant. Seulement aujourd’hui je tenais à partager. C’est la première fois que j’en parle ouvertement. Non pas pour attirer ni pitié ni sympathie, simplement pour partager et peut-être aider quelqu’un qui vit des moments difficiles en lui montrant qu’il (elle) n’est pas seul. Ce texte raconte comment j’ai dû accepter le départ de la femme la plus importante de ma vie. Comment nous ne sommes jamais prêt, peu importe les circonstances. Les étapes que j’ai traversé ne seront pas les mêmes pour tout le monde et je ne suis certainement pas une spécialiste du deuil. Tout ce que je sais, c’est que parfois en retrouvant un peu de ce que l’on vit chez quelqu’un d’autre, ça peut nous faire du bien.

Ces douloureux adieux

J’ai connu ma mère malade toute ma vie. Ça a toujours fait partie de ma vie, de nos vies. La maladie. La foutue maladie. Pour nous c’était normal. J’ai ainsi cru m’être préparé au jour où la vie viendrait me reprendre ce qu’elle m’avait prêté. Je pensais être la fille forte que les gens voyaient en moi. La vérité, c’est que ce n’est pas parce que tu vis les choses par en dedans que tu es nécessairement plus fort. J’ai géré tout ça comme je me suis sentie capable de le faire.

La première fois, en 2012, nous avons vécu une ‘’fausse alerte’’. On nous avait dit de venir lui faire notre au revoir, que ses jours étaient comptés. Nous étions donc allées veiller à son chevet. Des fois elle riait. Nous, on pleuraient. Elle blaguait même en demandant pourquoi tout le monde pleurait. Je me rappelle qu’elle a demandé si c’était la saison des allergies. Ah ma petite maman. Le soir venu, nous avons décidé de rentrer et d’aller dormir tout en sachant que nous venions peut-être de la voir pour la dernière fois. Lorsque je me suis présentée au CHSLD le lendemain matin, quelle surprise de voir son rythme cardiaque et son taux d’oxygène tout à fait normal. La préposée responsable du quart du matin était totalement ‘’clueless’’ de la situation. Comme si nous avions fait un cauchemar durant la nuit. La veille, la situation était tellement critique que j’avais fait venir le prêtre pour lui donner l’extrême onction. Une nuit plus tard, top shape.

Je me suis de nouveau préparée. Je croyais. Un jour, ça arriverait pour vrai. Nous avions du temps à crédit maintenant. J’ai profité de ce temps pour parler avec elle de plein de choses. Même si elle ne suivait pas vraiment toute les conversations. Je pense tout de même qu’elle a saisi l’essentiel. Je lui ai dit qu’elle avait été une mère merveilleuse et qu’elle n’avait pas à s’en vouloir. Que la journée où elle penserait enfin à elle et qu’elle serait prête à se laisser partir, je le serais aussi. J’ai compris plus tard, en fait le jour où j’ai eu des enfants, pourquoi elle avait décidé de tenir bon la première fois. Je me mets aujourd’hui à sa place et m’imaginer avoir le sentiment d’abandonner mes enfants est terrible, voir souffrant. Je sais qu’elle voulait être là pour nous. Qu’elle s’est accrochée très fort pour nous. C’est seulement lorsque l’on souffre vraiment que l’on peut comprendre la souffrance d’autrui. Ma mère, là-dedans, avait bien assez donné. Cela aurait été très égoïste de notre part que de lui demander de se battre encore plus longtemps. Alors ça aussi je le lui ai dit ; qu’elle ne nous abandonnait pas, qu’elle avait droit d’arrêter de souffrir, que je comprenais et acceptais sa décision. (2 ans plus tôt, d’arrêter la prise de tous ses médicaments et de se laisser aller).

Toute l’année qui suivit, j’ai été dans l’attente. Chaque soir, je demandais au ciel de la libérer de ses souffrances et de venir la chercher. Je m’en suis voulu, car égoïstement, je l’ai aussi souhaité pour moi. J’étais épuisée. Chaque visite était de plus en plus douloureuses et me tourmentait pour les jours à venir. Alors mes visites ont fini par s’espacer. Le Noël de cette année-là, j’ai compris que c’était le dernier.

Quand elle nous a quitté en mars, ça a été rapide. J’ai eu un appel le lundi, elle est partie dans la nuit du vendredi au samedi. Je me rappellerai toujours de ce samedi matin. Vers 2h du matin je me suis réveillée avec un étonnant et violent mal de ventre. J’ai tenté de me recoucher. Sans succès. Je me suis présentée pour mon quart de travail à 5h45. J’ai attendu l’arrivée de l’autre gérant vers 10h pour aller prendre ma pause et téléphoner à mon oncle. Quand j’ai regardé mon téléphone, j’avais 3 appels manqués de sa part. J’ai senti l’intérieur de mon ventre se serrer. Je l’ai appelé les mains tremblantes. Il a décroché et il a directement dit : ‘’Je n’ai pas voulu t’appeler cette nuit, je voulais que tu dormes.’’ Silence. ‘’Mais ta mère est partie paisiblement cette nuit, à 2h08’’.

Je me suis écroulée. Comme je disais, même si tu penses être préparé : Tu. Ne. L’es. Jamais.

Jeudi le 21 mars 2013 aura donc été la dernière fois que j’ai vu ma mère. Un bref 30 minutes à mon souvenir. Je n’ai jamais vraiment parlé de ce moment. Ça été le pire de toute ma vie.

Maintenant incapable de parler, elle était figée. Complètement prisonnière de son petit corps, il n’y avait que ses yeux qui pouvaient cligner. Pour ceux qui ne savent pas ce que fait la sclérose en plaques ; l’une des grandes conséquences de la maladie est l’atrophie musculaire. Donc, elle ne parlait plus depuis environ 6 jours, les muscles de sa bouche étant devenu trop faibles. Je ne sais pas combien elle pesait à la fin, mais elle était devenu si petite que j’aurais facilement pu la porter à bout de bras.  Ce que je lui ai dit ressemble à ceci :

‘’Nous nous sommes déjà parlés et dit ce qu’il y avait à dire. Je sais que tu aimerais me dire que tu m’aimes et je t’aime aussi. Je te promets de veiller sur mes frères, je te promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir afin d’être toujours unis. Je leur rappellerai que tu les aimes. Tu n’as pas à avoir peur pour moi, j’ai hérité de ta force, je saurai me débrouiller. Tu peux partir, tu as grandement mérité de te reposer. Ne m’attend pas, pars quand tu seras prête car je ne reviendrai pas. ‘’

J’ai embrassé son front…  Je suis partie.

Je savais qu’elle avait compris, car des larmes coulaient sur ses joues. Je marchais dans le corridor pour quitter le CHSLD et je me sentais bien. J’étais en paix avec ma décision de ne pas revenir. Je pleurais bien sûr, c’était la journée la plus difficile de ma vie. Je ne saurai jamais comment ma mère s’est sentie quand je lui ai parlé. Je crois qu’elle a peut-être été soulagé. Comme je ne le saurai jamais, j’ai décidé de ne pas me tourmenter avec des choses qui resteront un mystère.

Quelqu’un m’a déjà dit que de veiller sur le départ d’un être un cher, était une décision qui nous appartenait. Que personne n’avait le droit de juger cette décision. Qu’une personne mourante choisit le moment de son départ. Étrangement ma mère s’est éteinte le lendemain de ma visite. Je savais que ma tante et mes oncles veilleraient sur elle jusqu’à son dernier souffle. Je ne tenais pas à être présente lorsque sa petite lumière s’éteindrait.

La vérité c’est que ça fait mal et que nous ne sommes jamais vraiment préparés. Lorsque que ça arrive ; tout s’effondre. Quelque chose est détruit, brisé. Il y a une étape zombie. Où on se lève le matin, envahi et rempli par la tristesse. Il n’y a plus de place pour autre chose. On en veut à tout le monde, on en veut à la vie. En fait, on s’en veut à nous. Pendant un moment, on se demande ce que l’on aurait pu faire de différent. Ce que nous n’avons pas fait.

Puis on regrette. Comme j’ai regretté l’espacement de mes visites. La phase de tristesse passée, maintenant c’est la rage. On en veut à cette personne qui nous a laissée tomber. On en veut tellement à cette personne qui nous a obligé à l’aimer et qui est partie beaucoup trop vite. Même si nous lui avons tout dit, chaque jour nous trouverons un million de phrases et de petits mots que l’on aurait voulu lui dire. Dites vous que rien de tout ce que nous aurions pu dire ou faire n’aurait rendu ça plus facile. Votre deuil, vous le vivez à votre vitesse. Ne laissez personne vous dire ce qui est mieux pour vous. Allez-y à votre rythme. Personne ne le vit de la même façon. L’important, c’est de ne pas se laisser contrôler par la douleur et la peine.

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Tout le monde peut vous donner des conseils, mais la douleur est différente et propre à chaque individu. ‘’Tu as bien fait ça, tu n’as pas pleurer.’’ Pardon? C’est vrai que le courage se mesure aux nombre de larmes que tu retiens. Bien faire ça? On ne devrait même pas avoir le droit de dire ça à quelqu’un. Vous avez le droit de prendre votre temps. De vous vider de toute l’eau que peut contenir votre corps. De ne pas avoir faim. De ne pas avoir envie de rester dans la même pièce que le cercueil. De millions de choses et ce pour un temps. Si vous vivez une épreuve, essayez simplement de ne pas tomber dans le pattern, de ne pas laisser votre peine vous submerger et prendre toute la place. Car avant nous étions quelqu’un avant et après nous resterons quelqu’un. La beauté de la vie, c’est qu’elle continue. Elle continue douloureusement, pendant un certain temps, mais un jour on commence à devenir plus léger.  Il y aura beaucoup, beaucoup de premières fois. Par exemple ; la première fête des mères sans ma maman, mon premier noël/anniversaire sans elle, l’obtention de mon diplôme, chaque réussite, et surtout toutes les premières fois de mes enfants. (Lire texte à venir : Ces années sans toi).

Mais si vous avez été fiers d’avoir eu cette personne dans votre vie, faites la connaître aux autres. Partager un peu d’elle dans votre quotidien. Par exemple, les fois où je m’ennui beaucoup, je fais découvrir une recette que ma mère faisait à mes fils. Je leur raconte des souvenirs attachés à ce que je cuisine. C’est ma façon à moi de la garder en vie. De la faire connaître. Et puis je veux que les gens sachent ce qu’est la sclérose en plaques. Que ma mère a eu 3 enfants malgré le fait que les grossesses pour une femme atteinte de cette maladie est difficile et pas vraiment conseillé.. Vous savez quoi?  Personne ne pourra lui enlever ce qui l’aura rendu le plus heureuse, ce dont elle aura été le plus fière; elle a eu ses enfants, elle a construit sa famille. J’apprendrai à mes enfants que la famille c’est ce qu’il y a de plus important. De vivre pour eux, pleinement. Pas pour les autres. Que lorsqu’on tombe, on se relève. Toujours plus fort. Plus sage. Que ça prends des échecs pour avoir des réussites, qu’il faut parfois souffrir avant d’être heureux.

En cette journée ensoleillée, je tenais à dire que malgré le chagrin, aujourd’hui je suis heureuse. Je ne m’apitoie pas de l’avoir perdu, je suis heureuse de l’avoir connu.

Je vis avec ce qu’elle m’a laissé ; une merveilleuse histoire, pleine de rires, de courage et d’amour.

-Folie passagère (Début d’écriture 2014. Mise à jour Janvier 2019)

Folie passagère
Notre petit capitaine de l'implication. Elle est dans tout, sur tout et lit tout. Maman, femme de tête et geek à ses heures, elle entame toujours 40 projets en même temps. Entre les rénos, le boulot et la gestion de 2 toddlers, elle saura trouver quelques minutes pour nous parler de l'univers qui l'entoure.